Jean Damecour et Vincent Van Dongen
Mai 2000
“L’architecte doit jouer avec les masses et les couleurs,
car même sur un mur plat il y a de la couleur,
suivant la façon dont il est éclairé”,
Antoine Courtens
Antoine Courtens fut
l'architecte pour le baron Louis Empain du Domaine de L'Estérel de 1936 à
1938. Il était le fils du très célèbre artiste peintre belge, le baron Franz
Courtens. Antoine avait deux autres frères artistes, Hermann et Alfred. Hermann
était artiste peintre comme son père et Alfred sculpteur. À la fin de 1999,
des oeuvres de ces quatre artistes furent réunies pour la première fois au
sein d'une même exposition.
L’image ci-dessous
montre l’intérieur du dépliant de l’exposition. L’arrière-plan est une
photo des quatre artistes prise par S.M. la Reine Elisabeth dans les jardins de
la maison royale à Laeken. Franz Courtens est à gauche sur la photo, à coté
de ses trois enfants. Antoine est le troisième sur la photo, entre ses deux frères.
Quatre photos en médaillon illustrent le travail de chaque artiste. Celui d’Antoine
est illustré par l’hôtel Haerens, un batîment Art Déco que nous avons eu
la chance de pouvoir visiter lors de notre séjour à Bruxelles.

Cette exposition fut pour
nous l'élément déclencheur qui nous décida d'aller passer deux semaines en
Belgique. Ce voyage nous a permis de mieux comprendre le travail d'Antoine
Courtens et de situer ses réalisations Art Déco du lac Masson par rapport au
reste de son oeuvre.
Notre séjour fut
particulièrement intéressant, riche en visites de bâtiments Art Nouveau et
Art Déco.
L'Art Nouveau date de la
fin du XIXème siècle. Le travail du très célèbre architecte belge Victor
Horta illustre particulièrement bien cet art plein d'esthétisme. Antoine
Courtens fut élève de Victor Horta de 1921 à 1924.
L'architecture de Victor
Horta est représentative de l'Art Nouveau organique ou "végétal"
qui aura une durée de vie très courte, d'une dizaine d'années à peine. L'Art
Nouveau peut également être de type géométrique comme le Palais Stocklet à
Bruxelles, réalisé par l'architecte autrichien Josef Hoffman de 1905 à 1909.
L'Art Déco est un style décoratif
s'inscrivant dans le prolongement de l'Art Nouveau géométrique. Cette dénomination
provient initialement d'une abréviation du nom de l'Exposition internationale
des Arts Décoratifs et Industriels Modernes tenue à Paris en 1925. On l'a
attribuée à l'architecte suisse Le Corbusier qui publia une série de réflexions
critiques sur le thème de cette exposition dans l'Esprit Nouveau: "1925
Expo. Arts Déco".
En Belgique les retombées
de l'Expo de 1925 seront importantes. Antoine Courtens, jeune architecte à
cette époque, sera fortement influencé par l'Art Déco. Il ne sera cependant
pas un adepte de l'architecture purement fonctionnaliste prônée par les
modernistes. Lorsqu'il déclare "il faut que chaque fenêtre constitue un
tableau", on voit ses préoccupations artistiques issues de son
environnement familial, son soucis de la composition et l'importance du site.
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L’image ci-contre
est la couverture du livre intitulé L’Architecture Art Déco,
Bruxelles 1920 – 1930. On y voit le hall d’entrée du Palais de la
Folle Chanson à Bruxelles réalisé par Antoine Courtens en 1928. |
Peu de temps après la réalisation
en 1928 du Palais de la Folle Chanson et de l'hôtel Haerens, deux bâtiments
que nous avons eu la chance de pouvoir visiter longuement lors de notre séjour
en Belgique, le baron Louis Empain devient propriétaire d'un terrain de 1500
hectares dans les Laurentides et "donne carte blanche à l'un des plus
brillants architectes belges, nourri évidemment de Bauhaus et d'art moderne,
Antoine Courtens".
De 1936 à 1938, Antoine
Courtens construisit notamment pour le baron Louis Empain trois bâtiments de
type Art Déco au Lac Masson: l'hôtel de la Pointe Bleue, le Centre Commercial
et le Sporting Club. Ces bâtiments comptent parmi ses plus belles réalisations.
Son travail au Canada
influencera d'ailleurs le reste de son oeuvre. C'est en effet ce que nous avons
découvert au terme de notre séjour en Belgique, lors de notre visite de l'École
hôtelière du CERIA qui date de 1948. Antoine Courtens qui participa à la réalisation
de cette école reprendra en effet plusieurs éléments qu'il avait créé une
dizaine d'années auparavant pour le baron Louis Empain au Domaine de L'Estérel.
Mais reprenons notre
voyage depuis le début...
L’exposition des
Courtens eut lieu au Centre Culturel de Mouscron en Belgique d’octobre à décembre
1999. L’exposition présente les œuvres des artistes Franz Courtens (peintre)
et des ses trois fils artistes Hermann, Alfred et Antoine.
L’architecte Antoine
Courtens est présenté ici comme artiste à part entière, au même titre que
son père artiste-peintre et que ses deux frères, l’un artiste-peintre et
l’autre sculpteur. L’art d’Antoine, c’est avant tout un style illustré
par ses dessins à main levée de ses projets et de ses réalisations, par de
nombreux plans ainsi que des photos de ses bâtiments.
L’exposition regroupa
une centaine de ses travaux. Une part importante est occupée par les dessins réalisés
par Antoine Courtens pour le domaine de l’Estérel au lac Masson.
L’exposition rencontra
sans conteste un vif succès.
Pour
bien mettre en valeur le travail extraordinaire qui a été de rassembler toutes
les œuvres présentées à l’exposition, un livre a été publié. Celui-ci
est scindé en quatre parties, une par artiste. L’ordre étant chronologique,
la quatrième partie est consacrée au travail d’Antoine Courtens, le plus
jeune.
Le livre
est richement illustré. Les images montrées ci-dessous illustrent les œuvres
reprises dans le livre et réalisées par Antoine Courtens pour le Lac Masson.
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Avant-projet
réalisé par Antoine Courtens pour l’Hôtel de La Pointe Bleue, 1936. |
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Hôtel de la Pointe
Bleue, domaine de l’Estérel dans les Laurentides, 1936 |
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Hôtel de la Pointe
Bleue, domaine de l’Estérel dans les Laurentides, détail de la cage
d’escalier, 1936. |
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Club-house ou
Sporting club, domaine de l’Estérel dans les Laurentides, 1937 |
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Avant-projet de
Lodge, domaine de l’Estérel dans les Laurentides, 1938 |
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Log-cabin, domaine
de l’Estérel dans les Laurentides, 1936. |
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Avant-projet les
villas modernes, domaine de l’Estérel dans les Laurentides, 1938. |
Voici un
extrait tiré du livre Les Courtens, deux générations d’artistes.
C’est
à la suite d’un voyage d’études qu’il fait au Canada en 1935, que le
baron Louis Empain décide d’acquérir dans les Laurentides, en bordure des
lacs Masson, du Nord et Dupuis, un vaste domaine de 3000 acres, rapidement
agrandi à 7000 acres (approximativement 3600 ha). Quelques mois plus tard, il fonde la Compagnie immobilière de
Sainte-Marguerite dont le rôle est d’aménager ce domaine en un ensemble résidentiel,
de sports et de loisirs. Très rapidement, il est prévu d’y bâtir un hôtel,
club-house, tennis, écuries, magasins, salle de spectacle… ainsi que de
nombreuses villas proposées à la vente ou à la location. Les vacanciers
pourront pratiquer aussi bien les sports nautiques en été que du ski ou du traîneau
en hiver, sans oublier les pêcheurs et les chasseurs qui trouveront également
leur bonheur dans cette étendue boisée, aux lacs poissonneux.
Empain
s’adresse à plusieurs ingénieurs et architectes belges dont Antoine Courtens
pour la réalisation de ce projet ambitieux. En février 1936, Courtens accepte
de travailler exclusivement pour le groupe Empain le temps nécessaire du
programme canadien. Sa nouvelle situation l’amènera à effectuer des séjours
alternatifs de 6 mois au Canada ou en Belgique et dès le 1er mai
1936, il s’embarque avec une partie de sa famille à destination de l’Amérique.
Sur place, il entreprend les avants-projets d’un premier bâtiment, l’hôtel
de la Pointe Bleue, rapidement suivi de beaucoup d’autres. La tâche d’Antoine
Courtens est clairement définie, il s’agit de réaliser les avants-projets
des différents bâtiments et d’en élaborer les plans; les détails d’exécution
étant laissées au bureau d’études du groupe Empain, Auxibel.
Bâtiment
à l’architecture sobre et dépouillée, l’hôtel de la Pointe Bleue est
situé sur un pic granitique qui s’avance sur les eaux du lac Masson. Entouré
de larges terrasses, il offre une vue exceptionnelle sur les lacs. Il sera
ouvert au public dès le mois de juin 1937.
Le
club-house ou l’Estérel Sporting Club, en bordure du lac Dupuis, réservé
exclusivement aux activités sportives, est construit sur pilotis en béton armé
s’avançant dans le lac. Il comprend living-room avec bar, salle de
restaurant, gymnase, solarium, salles de badmington, de nombreuses
cabines-vestiaires ainsi que deux grandes terrasses-solarium. A l’extérieur :
une plage et une piscine et, à proximité immédiate, des écuries et des
tennis complètent l’équipement sportif.
Le
Community-center (centre commercial) est caché dans la verdure au cœur du
lotissement. Trente magasins font cercle autour d’un grand garage avec atelier
de réparation et station-service. Le premier étage est occupé par une salle
de spectacle et les bureaux de la compagnie, tandis que le deuxième étage
abrite un superbe restaurant-dancing, le Blue Room, inauguré en grande pompe le
9 juillet 1938. De forme semi-circulaire, aux parois extérieures entièrement
vitrées, le restaurant est prolongé par une grande terrasse.
Les
habitations du domaine de l’Estérel sont divisées en trois catégories, les
logs-cabins, les cottages et les villas modernes. Le principe du log-cabin est
de concilier la construction en rondins, fréquente dans les pays nordiques, et
les idées nouvelles en matière de confort. Le log-cabin moyen comprend
living-room, cuisine, salle de bains, trois ou quatre chambres, cave et grenier.
Ils sont situés dans les bois, en bordure du lac et sont proposés à la
location ou à la vente. Le cottage, également en rondins, est de dimensions
plus modestes et donc beaucoup moins onéreux. Le log-cabin coûtait
approximativement 5500 dollars, le cottage 3500. La villa, en matériaux durs,
est de style Art Déco. Maison moderne à toiture plate et larges baies vitrées,
elle bénéficie de tout le confort possible et d’un grand jardin. Son prix :
7000 dollars.
Le
lodge, équivalent européen de l’auberge de jeunesse est en rondins,et abrite
une trentaine de chambres, ainsi que d’un grand salon. En hiver, il est le siège
de l’école de ski.
Louis
Empain avait laissé totale liberté à Antoine Courtens qui put ainsi mettre en
évidence son talent pour l’architecture Art Déco. Il sera entièrement
satisfait du travail accompli et lui écrit le 22 juillet 1938 : Nous
tenons à vous féliciter de la conception artistique des œuvres que nous vous
avions confiées au Canada et nous espérons que la réputation que vous vous êtes
acquises vous permettra de vous reconstituer très rapidement une bonne clientèle
en Belgique.
L'architecte
Antoine Courtens (1899 - 1969)
La photo
ci-dessous, tirée du livre Les Courtens, deux générations d’artistes,
montre Antoine Courtens devant les écuries qu’il a réalisées au domaine de
l’Estérel dans les Laurentides.

Voici un
extrait tiré du travail de fin d’études de Philippe Leblanc publié dans son
livre intitulé le Palais de la Folle Chanson :
Antoine
Courtens commença ses études d’architecte à l’Ecole Saint-Luc de
Bruxelles (1916-1920), pour les poursuivre à l’Institut National Supérieur
des Beaux-Arts d’Anvers (1921-1924), où il sera élève de Victor Horta.
Il
obtiendra en 1923 le Prix Léonard Blomme, et en 1924 le Prix Godecharle, avec
son projet “Une nouvelle gare du Luxembourg à Bruxelles”. Il s’éjournera
également en France, en Italie, en Sicile et en Grèce et ramènera de ses
voyages de nombreux croquis et rapports qu’il présentera à l’Académie
Royale de Belgique.
Ses
premières expériences professionnelles marqueront sans doute son style, tout
au moins au début de sa carrière. Il travaillera
successivement dans l’atelier de Victor Horta, notamment sur le projet
du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, le Pavillon de la Belgique à l’Exposition
de 1925 à Paris et le Palais des Beaux-Arts à Tournai, chez les frères
Mercier à Paris, chez Tony Garnier à Lyon et chez Hamerschmidt à Düsseldorf,
en 1927.
Les
influences d’Horta et de Garnier sont manifestes dans les premiers projets de
l’architecte : le travail subtil des pierres bleues, la verticalité
marquée par les trumeaux saillant entre chaque baie, l’horizontalité par les
auvents et les pierres de recouvrement des balcons et terrasses.
Sa
formation est enrichie certainement encore par la lecture de nombreuses revues
d’architecture de l’époque comme La Cité, La Revue Documentaire, Bâtir,
L’Equerre, Le Document, L’Emulation pour ne citer que les belges.
Antoine
Courtens ne sera cependant pas un adepte de l’architecture purement
fonctionnaliste, prônée par les modernistes.
Philippe Lupien dira d’ailleurs de lui quelques années plus tard : Ses préoccupations artistiques issues de son environnement familial sont à la source de sa critique vis-à-vis de ses contemporains “modernistes” dont il condamne l’austérité doctrinale excluant toute recherche lyrique, sans toutefois s’opposer au dépouillement formel. “L’architecte, dit-il, doit jouer avec les masses et les couleurs, car même sur un mur plat il y a de la couleur, suivant la façon dont il est éclairé”. Et plus loin : Lorsqu’il déclare “il faut que chaque fenêtre constitue un tableau”, on voit sa préoccupation du pittoresque, son souci des attributs compositionnels, et l’importance du site.
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Avenue Brugmann, 353
et 353A, Bruxelles, 1928 |
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Hôtel Haerens,
avenue Brugmann, Bruxelles, 1928 Hôtel
signifie ici Maison de Maître. |
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Palais de la Folle
Chanson, Bruxelles, 1928 Palais
signifie ici Luxueux immeuble. |
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Maison pour M.
Jacobs, avenue des Scarabées, Bruxelles, 1932 |
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Bâtiment de l'Ecole
hôtelière du CERIA, Bruxelles, 1948 |
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Lors de
notre séjour en Belgique, un grand nombre de personnes nous ont conduit sur les
traces d’Antoine Courtens. En particulier, nous tenons à remercier les
personnes suivantes :
Philippe Leblanc, Le
Palais de la Folle Chanson, Université Libre de Bruxelles, Septembre 1999
L'Architecture Art Déco,
Bruxelles 1920-1930,
Archives d'Architecture Moderne Editions, 1996
Les Courtens, deux générations
d'artistes, asbl Conseil des Beaux-Arts de Mouscron, 1999
Yvon Toussaint, Les
Barons Empain, Ed. Fayard, 1996.